Vécu des proches

Le jeu excessif est un phénomène complexe, qui peut se développer plus ou moins insidieusement. Souvent, les proches d’un joueur perçoivent un malaise sans identifier clairement ce qui ne va pas. Le vécu de chaque proche est différent car il dépend de l’histoire personnelle de chacun, du contexte et de la relation entretenue avec le joueur. Cependant, certains auteurs ont mis en évidence des étapes que la majorité des proches semblent traverser. Dans leur ouvrage « Y a-t-il un joueur dans votre entourage ? », Boutin et Ladouceur (2006) décrivent trois étapes dans le parcours d’un proche de joueur : le doute, le stress et l’épuisement. Ces trois étapes ne se suivent pas de manière linéaire mais ont tendance à se chevaucher et s’entrecroiser dans le temps.

La phase de doute

Cette étape correspond au moment où le proche remarque des changements dans le comportement du joueur : rentrées tardives à domicile, isolement, agressivité, attitude absente. Mais, souvent, le proche attribue ces changements à d’autres problèmes, ce qui peut entretenir le doute et péjorer la relation. La confirmation des soupçons représente un choc pour le proche du joueur. Il peut alors avoir tendance à douter de la gravité du problème et à en minimiser la portée, par peur de l’affronter. Dans ce contexte, certaines attitudes du proche d’un joueur peuvent entretenir la phase de doute :

Les bons sentiments : La confiance et l’amour qu’il porte au joueur font qu’il a tendance à excuser le comportement de jeu.

La dédramatisation : Il se dit qu’il ne s’agit que d’un passage, que cela ira bientôt mieux, car il cherche à garder son équilibre et à diminuer son anxiété.

La culpabilité : Pensant qu’il fait partie du problème, il se sent coupable, culpabilité qui peut varier selon le lien qu’il a avec le joueur. D’autres facteurs peuvent encore intervenir et entretenir la phase de doute :

L’absence de signes extérieurs : Le joueur n’affichant généralement pas de symptômes spécifiques à son problème, le proche peut difficilement détecter qu’il s’agit du jeu. Le financement facile : L’impact financier sur le ménage peut être aussi difficilement détectable par le proche car le joueur a tendance à cacher ses efforts pour trouver de l’argent afin de rembourser de précédentes dettes, masquant ainsi le problème pour un temps.

Les préjugés envers le jeu excessif : Les a priori externes peuvent empêcher le proche de parler à d’autres personnes car il ressent un sentiment de honte envers le problème de jeu et une insécurité (dettes). Le jeu peut alors devenir une secret de famille qui va conduire les proches à s’isoler, afin d’éviter les jugements négatifs, et à ressentir une auto-dévalorisation et une perte de confiance en eux.

La phase de stress

La phase de stress correspond à une période où le proche du joueur a eu confirmation de la réalité d’un problème de jeu et traverse une phase marquée par l’insécurité et les conflits. Il aimerait comprendre la situation et aider le joueur mais aussi résoudre les problèmes en essayant de contrôler la conduite du joueur. De son côté, la plupart du temps, le joueur ne voit pas encore l’intérêt de changer son comportement de jeu car il pense toujours qu’il peut s’en sortir. Il peut aussi avoir tendance à continuer de cacher l’évolution de sa situation problématique, en essayant de donner le change ou en montrant qu’il en assume les responsabilités. Cette situation engendre alors des crises qui sont à l’origine d’un stress intense pour le proche du joueur, d’autant plus qu’il peut lui sembler que ses tentatives de contrôle ne diminuent pas le nombre d’épisodes de jeu ni les dépenses. On peut ainsi déterminer quelques caractéristiques souvent partagées par l’entourage pendant cette phase :

L’insécurité : La pratique du jeu déstabilise la vie de tout l’entourage. Par réflexe, ce dernier est poussé à prendre les responsabilités et les charges que le joueur n’assume plus. Il y a ainsi un risque d’épuisement et de solitude pour le proche comme pour le joueur.

La culpabilité : Se focalisant sur le passé, le proche peut se dire que s’il avait été suffisamment soutenant et aimant envers le joueur, celui-ci n’aurait pas eu besoin du jeu ou aurait réussi à s’arrêter. Le proche se considère comme faisant partie du problème.

Les tentatives de contrôle : Les tentatives du proche de contrôler le comportement du joueur sont généralement vouées à l’échec. En effet, un joueur en phase de perte de contrôle va la plupart du temps tôt ou tard s’employer à rejeter ou à contourner les mesures prises, ce qui va encore accentuer les tensions. Fréquemment, les tentatives de contrôle de la part du proche alternent avec des périodes de désengagement.

Les réflexes de survie : Confronté à un stress intense et répété et voyant ses tentatives de résolution sans résultats, le proche peut développer trois types de « réflexes de survies ». La paralysie : le proche n’arrive plus à réagir, il est comme figé. Le combat : la colère et la détresse sont telles que le proche peut montrer des comportements agressifs ou violents. La fuite : le proche peut fuir ou compenser le problème par exemple par une consommation d’alcool, de nourriture ou par des conduites de jeu. Ces trois types de réflexes de survie visent un soulagement sur le court terme, mais risquent à terme d’entrainer des conséquences néfastes, tant pour le joueur que pour le proche.

L’anxiété : Les obstacles considérés comme infranchissables et la perception qu’une menace supplémentaire est toujours possible font que le discours intérieur du proche devient négatif et dramatique, favorisant l’anxiété.

La phase d’épuisement

Avec le temps, le proche se rend compte qu’il ne peut contrôler l’autre. La peur, la frustration, le stress, les déceptions engendrent une détresse qui est fréquemment associée à des symptômes physiques : perte d’appétit, problèmes de sommeil, maux de tête, troubles gastro-intestinaux, fatigue chronique, etc. Pendant la phase d’épuisement, le proche peut vivre des sentiments tels que :

L’impuissance : Le proche qui persiste à vouloir contrôler le joueur se retrouve confronté à des menaces répétées qu’il ne peut ni prévoir ni éviter ; dans ce contexte, il peut progressivement se laisser envahir par un sentiment de désespoir.

La dépression : Le proche a très souvent tendance à se sentir déprimé et il est à risque de faire une dépression. Le sentiment d’échec à contrôler l’autre peut entrainer une baisse de l’estime de soi et une perte de confiance en soi.

La rage : Conscient de la manipulation et des mensonges utilisés par le joueur, le proche peut avoir de la difficulté à prendre en compte la souffrance de celui-ci. Il ressent alors de la colère envers le joueur, d’autant plus que ce dernier a de la peine à considérer la souffrance de son proche. Epuisé, l’entourage peut mettre du temps à admettre que seul le joueur peut décider de dire stop au jeu.

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